 |
Mon cher compatriote,
Je vous remercie beaucoup de votre bon souvenir et des
témoignages d’amitié que vous ne cessez
de me donner en toutes
circonstances.
J’ai reçu avec votre très agréable
lettre, la visite de M. Rabusson, pour qui je vais avoir
l’honneur de relier quelques
volumes, vous pouvez compter que je tacherai de répondre
à votre attente.
Savez-vous bien, mon cher compatriote, que tout en exprimant ce
que vous sentez réellement, vous
n’en êtes pas moins un flatteur, et des plus
dangereux, justement parce que c’est votre cœur qui
parle. Moi,
vieille garde, qui ai blanchi sous le harnais, parfois je sens que je
m’y laisserais prendre,
tant la vanité a de prise sur ma pauvre bête.
En conscience, mon cher ami—n’accusez que vous de
cette licence—serait-il séant que la triste
effigie d’une figure plus triste encore,
vînt prendre place dans notre bibliothèque,
bibliothèque que vous soignez
avec tant de sollicitude, tant de discernement, de bon
goût, je dirai même, d’abnégation. Non, non,
ce serait mal, très mal. Nouveau St. Pierre,
vous seriez bientôt forcé de me renier. Fiez-vous à
ma conscience, qui refuse cet
honneur que, dans ma position, je ne puis jamais mériter.
J’admettrai, si vous voulez, que je suis un des meilleurs
relieurs, que quelques amateurs, monomanes, ont
daignés me citer, par-ci par-là, en conclurez-vous
que je suis (je ne dirai pas un grand homme, ce serait
par trop niais) mais quelque chose digne de
Dole et de vous, non, pour peu que vous voulussiez
réfléchir un tant
soit peu.
Voulez-vous de la franchise, mon cher ami, vous êtes fou
d’amour, d’enthousiasme pour vos compatriotes,
vous voudriez que notre chère province
ne fut farcie que de Napoléon et de Cuvier.
Adieu, mon cher compatriote, jouissez d’une bonne
santé, conservez-moi votre amitié, croyez à
mon sincère attachement, et
comptez sur dix croûtes si je deviens célèbre.
A. Bauzonnet.
|