Le Livre dans la peau
Trésors de relieurs 1800-1850

Un âge d'ors (1800-1850) :
Bauzonnet et la reliure romantique


Matières et méthodes (1500-1800) : l'histoire et les techniques de la reliure du XVIe au XIXe siècle : les matériaux, le vocabulaire du relieur, les types de reliures... Un cabinet d'amateurs : les plus belles bibliothèques de collectionneurs aux XVIIe et XVIIIe siècles : reliures exécutées sur commandes, armoiries, chiffres et blasons... Un âge d'ors (1800-1850) : Bauzonnet et la reliure romantique

Dole : 1795-1820

1795                     Naissance, le 14 septembre, à Dole de Laurent-Antoine Bauzonnet, fils d’un peigneur de chanvre.
1809-1812             Première formation chez le libraire Clerget à Poligny.
1812-1816             Second maître : Jean-Etienne Gauthier, imprimeur-libraire à Lons-le-Saunier.
1817-1820             Retour à Dole, dans l’atelier de Florent Prudont, imprimeur, éditeur, libraire et relieur.

L’expérience jurassienne de Bauzonnet se situe à un moment clé de l’histoire culturelle de Dole et du Jura : entre 1809 et 1820, la ville a vu, successivement, un premier cercle littéraire se former autour de Charles Nodier, futur bibliothécaire de l’Arsenal à Paris, de son ami Charles Weiss, futur bibliothécaire de Besançon, et de l’écrivain déjà célèbre Benjamin Constant (1808-1809) ; trois imprimeurs libraires prospérer (Prudont, Tonnet et Joly) ; la bibliothèque municipale ouvrir (1810) ; Léon Dusillet, écrivain lui-même et membre du cercle de 1808, devenir maire et favoriser le développement culturel de la ville (1815). En dix ans, sous les yeux de Bauzonnet, le livre a pris une place considérable dans la vie de la cité et dans sa région. Nul doute que cet essor lui aura profité et aura participé à sa formation et à sa passion.
Que resta-t-il par la suite à Bauzonnet de ce moment jurassien ? Sans doute une bonne maîtrise technique, apte à lui ouvrir les portes d’un grand atelier parisien. Sur le plan artistique, il est difficile de juger de la part jurassienne de son inspiration, car il perfectionna encore son art, sous la direction d’un maître parisien déjà reconnu pour l’originalité de son style. Un attachement sentimental, enfin, indéniable mais sans excès, dont deux faits témoignent : la première reliure qu’il signa de son nom fut une édition parisienne d’un recueil de poésies de Dusillet et fut explicitement offerte à la bibliothèque de Dole, bibliothèque avec laquelle il fut encore en correspondance pendant plusieurs dizaines d’années après son départ ; mais il refusa de passer pour une gloire locale, comme il l’écrit, sous couvert de modestie, au bibliothécaire de Dole en 1841, qui lui demandait un portrait à mettre dans cette même bibliothèque :

Lettre de Bauzonnet Mon cher compatriote,

    Je vous remercie beaucoup de votre bon souvenir et des témoignages d’amitié que vous ne cessez de        me donner en toutes circonstances.
    J’ai reçu avec votre très agréable lettre, la visite de M. Rabusson, pour qui je vais avoir l’honneur de        relier quelques volumes, vous pouvez compter que je tacherai de répondre à votre attente.
    Savez-vous bien, mon cher compatriote, que tout en exprimant ce que vous sentez réellement, vous        n’en êtes pas moins un flatteur, et des plus dangereux, justement parce que c’est votre cœur qui             parle. Moi, vieille garde, qui ai blanchi sous le harnais, parfois je sens que je m’y laisserais prendre,         tant la vanité a de prise sur ma pauvre bête.
    En conscience, mon cher ami—n’accusez que vous de cette licence—serait-il séant que la triste effigie    d’une figure plus triste encore, vînt prendre place dans notre bibliothèque, bibliothèque que vous soignez         avec tant de sollicitude, tant de discernement, de bon goût, je dirai même, d’abnégation. Non, non, ce     serait mal, très mal. Nouveau St. Pierre, vous seriez bientôt forcé de me renier. Fiez-vous à ma conscience, qui         refuse cet honneur que, dans ma position, je ne puis jamais mériter.
    J’admettrai, si vous voulez, que je suis un des meilleurs relieurs, que quelques amateurs, monomanes, ont    daignés me citer, par-ci par-là, en conclurez-vous que je suis (je ne dirai pas un grand homme, ce serait         par trop niais) mais quelque chose digne de Dole et de vous, non, pour peu que vous voulussiez réfléchir         un tant soit peu.
    Voulez-vous de la franchise, mon cher ami, vous êtes fou d’amour, d’enthousiasme pour vos compatriotes,        vous voudriez que notre chère province ne fut farcie que de Napoléon et de Cuvier.
    Adieu, mon cher compatriote, jouissez d’une bonne santé, conservez-moi votre amitié, croyez à mon        sincère attachement, et comptez sur dix croûtes si je deviens célèbre.
                                                                                                                        A. Bauzonnet.


Paris : 1820 - 1850



1820-1829         Chez Purgold. La première coopération semble avoir été difficile : vers 1822, Bauzonnet quitte Purgold pour Simier, le plus célèbre atelier de son temps. Dans le même temps, Purgold s’associe à un autre relieur, Hering : l’atelier connaît-il des difficultés financières ? Bauzonnet souhaitait-il devenir cet associé ? Quoi qu’il en soit, on le retrouve vers 1825 à nouveau chez Purgold. En 1829, la signature change : ce n’est plus seulement Purgold, mais Bauzonnet-Purgold. Sans doute Bauzonnet est-il devenu l’associé de Purgold qui, malade, ne peut plus diriger l’atelier.

1830-1840        L’atelier Bauzonnet. En mars 1829, Purgold décède. La succession est assez longue : c’est d’abord la veuve de Purgold, née Anne-Thérèse Langlois, qui reprend son commerce, au moins nommément jusqu’en 1831. En novembre 1830, Bauzonnet épouse la veuve Purgold, à Saint-Sulpice. Les parts de l’atelier de la rue Cassette sont réunies entre les deux époux. Bauzonnet signe à nouveau seul ses reliures « Bauzonnet ». L’atelier prospère : en 1833, un nouvel ouvrier, Georges Trautz, entre dans l’atelier. Vers 1835-1837, un frère cadet de Bauzonnet semble avoir aussi été employé dans l’atelier.

1840-1851.         Association Bauzonnet-Trautz. En 1840, Bauzonnet prend un associé en la personne de son ouvrier, Georges Trautz, qui épouse dans le même temps Alexandrine Purgold, fille de Purgold et belle-fille de Bauzonnet. L’atelier reste familial, et l’entente est bonne entre les deux associés. La signature est alors « Bauzonnet-Trautz », mais on continue de parler encore communément de l’atelier « Bauzonnet », au grand dam de ce dernier qui préfère rendre justice à l’activité de son gendre.

Enfin, Bauzonnet se retire et laisse ses parts en 1851. Trautz, seul maître relieur, conserve encore le nom de son célèbre beau-père dans la signature de l’atelier : « Trautz-Bauzonnet ». Bauzonnet mourut à la fin de l’année 1882, trois ans après Trautz.
L’activité de l’atelier est difficile à évaluer. On ignore le nombre d’ouvriers qu’il comprenait, mais il ne passait pas pour l’un des plus productifs de Paris. Il n’apparaît jamais parmi les artistes récompensés dans les rapports du jury des expositions nationales des Arts et de l’Industrie organisées à Paris tous les 5 ans entre 1834 et 1849. Bauzonnet n’y participait pas. En trente ans de carrière, cependant, son nom s’est imposé comme celui d’un des maîtres de l’art, à tel point que son absence se remarque. Ainsi, dans le rapport de l’exposition de 1849, le jury déplore en avant-propos que Monsieur Bauzonnet (…) n’ait envoyé aucun  chef d’œuvre à l’exposition.
La place de Bauzonnet auprès des bibliophiles de son époque fut très importante, sans pour autant être l’objet d’une folle passion. Sans dire, comme Pallu, qu’il était le premier relieur du Globe, il est néanmoins manifeste qu’il avait son style propre. Dans l’esprit de plusieurs amateurs, il était à la fois le successeur de Purgold et de Thouvenin. D’où son succès auprès des collectionneurs, plusieurs années encore après avoir cessé toute activité.